Entretien avec Martin Lemay, Député PQ

Entretien exclusif du républicain québécois

Martin Lemay est le député “péquiste” (Parti Québécois) de la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques (Montréal) à l’Assemblée nationale du Québec depuis 2006.

Porte parole de l’opposition officielle en ce qui concerne la métropole montréalaise, il est aussi Président de son caucus de Député depuis le 09 janvier dernier.
Au cours de son second mandat (2007-2008), il a été porte-parole du deuxième groupe d’opposition en matière de citoyenneté, d’immigration et de communauté. C’est à ce titre que nous l’avons rencontré le 18 novembre dernier, en pleine campagne électorale. 

L’entretien est téléchargeable en PDF:
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Martin LemayM. Lemay, soucieux de préserver la culture québécoise, notamment face aux dangers du multiculturalisme, vous avez pris plusieurs fois position en faveur d’une approche rénovée de l’immigration au Québec. À ce titre, la décision de Mme la Ministre James de faire signer une déclaration aux nouveaux immigrants les engageant à respecter les valeurs québécoises vous semble-t-elle aller dans le bon sens?

  • J’aimerai dire deux choses à ce propos. Tout d’abord, il y a une confusion qui entoure la signature de cette déclaration : est-elle obligatoire ou non? Si elle est obligatoire, elle implique que vous ne receviez pas votre Certificat de Sélection au Québec [CSQ]; ou est-ce un papier demandé parmi tant d’autres et cette déclaration n’emporte aucune conséquence en cas de refus. Dans ce cas, elle ne donne absolument rien…

Ensuite, il y a la manière d’aborder le sujet. Je trouve le procédé risible et réellement scandaleux parce qu’on vous demande de signer un papier sans qu’il y ait de contrepartie, c’est à dire que c’est à vous, en tant qu’immigrant, de vous débrouiller avec cela. Alors, certes, des valeurs ça peut s’apprendre “intellectuellement”, mais ça doit aussi se sentir avec le temps et on ne peut pas, par contrat, dire que vous allez intégrer un ensemble de valeurs en quelques heures.

Vous regrettez donc que ce document n’est aucune valeur juridique et qu’au final il ne soit, au mieux, qu’une déclaration d’intention et, au pire, une simple formalité administrative de plus pour les immigrants?

  • Ce n’est pas aussi simple que ce que le projet de la Ministre nous présente… sans oublier qu’elle ne s’engage à rien en retour. C’est “signez ici” et elle ne s’engage pas à offrir des cours de français, un encadrement pour trouver un emploi, ou aider l’immigrant à faire reconnaître ses diplômes le plus rapidement possible.
    Je trouve que ça n’amène absolument rien au débat, et la manière vraiment scandaleuse dont cela a été fait, à quelques jours d’une campagne que M. Charest a lui-même déclenché : on a, passez-moi l’expression, « garroché » ce texte.

J’imagine que vous regrettez l’absence de débat sur le sujet?

  • Il n’y a eu aucun débat : la Ministre a annoncé cela à Montréal, je n’étais pas au courant et n’en ai eu connaissance que quelques heures plus tard. De plus, ce n’est qu’un plan d’action. Un projet de loi a certes été déposé mais il est mort au feuilleton à cause des élections. Donc tout cela est d’un cynisme époustouflant. Considérant l’important débat que nous avons eu ces dernières années, nous croyons que le dossier aurait pu être traité avec beaucoup plus de sérieux qu’il ne l’est actuellement. On se demande si M. Charest ne cherchait pas à se débarrasser de cette question pour démontrer que les libéraux ont fait leur travail. Au final, bien sûr, ce n’est pas vrai : tout est à recommencer et les documents déposés demeurent des plans d’action, c’est à dire que ce ne sont pas des lois, ni des obligations communes.

Car, effectivement, le projet fait reporter ultimement la charge de l’intégration sur l’immigrant, notamment en se contentant de reporter les mesures de francisation à la période précédent son arrivée au Québec, c’est à dire quand il est encore dans son pays d’origine…

  • Un processus d’immigration c’est plusieurs mois voire plusieurs années. En conséquence, si, au cours de ce long processus, l’immigrant peut commencer à apprendre le français en amont, je trouve que cela est une bonne idée. Mais il ne s’agit pas que de cela, il faudrait faire en sorte que cette période soit aussi bonifiée pour assurer la reconnaissance des diplômes, etc. En bref, faire avancer le dossier au maximum pour que l’arrivée se fasse le mieux possible. L’immigré qui arrive doit pouvoir gagner sa vie et n’a pas le temps d’attendre 6, 7, 8 mois avant de pouvoir accéder à un cours de français : il faut que cela soit immédiat.
    Et puis, il y a un second aspect que je souhaitais aborder au sujet de ces cours de français. Si un immigrant sollicite le Ministère de l’immigration pour y accéder, il pourra être rémunéré pour cela, ce qui est une bonne chose d’ailleurs. Par contre, s’il suit ce cours par le biais du Ministère de l’éducation dans un Collège ou une Université, il n’aura pas de revenu. Il y a une évidente inégalité de traitement. Il faut donc remettre un peu de sérieux dans notre politique d’immigration, autant pour la société québécoise que pour l’immigrant, lui-même.

En matière de francophonie, vous ne pensez pas que cela soit un peu vain, puisque, on le sait, il est de plus en plus difficile pour des immigrants francophones unilingues, de trouver de l’emploi, notamment sur Montréal?

  • La confusion des messages devra cesser à cet égard, parce qu’effectivement de nombreux immigrants sont unilingues francophones. Dans le programme du PQ, nous prenons l’engagement de vérifier, auprès des employeurs, cette supposée nécessité du bilinguisme. On reconnaît certes que cela est fondamental dans certains secteurs de l’activité économique, mais on a de sérieux doutes sur cette demande de bilinguisme à si grande échelle. D’où la nécessité de mener des enquêtes.
    Mais, lorsque je vous parlais de confusion de message, la politique canadienne entretient cette confusion là : les gens arrivant au Québec reconnaissent effectivement le français comme langue officielle mais, dans le même temps, on a cette politique canadienne avec le bilinguisme, le multiculturalisme et, au final, la citoyenneté canadienne. Évidemment, notre indépendance, notre souveraineté réglerait, entre autres choses, ces confusions.
    Il n’y a rien de pire qu’être une Province se dotant d’une politique d’immigration, alors que, dans le fond, on ne contrôle ni les tenants, ni les aboutissants de cette politique. Ultimement, il y a cette citoyenneté canadienne que les gens souhaitent légitimement, mais qui ne favorise pas le combat linguistique au Québec.
    Bien évidemment, il faudra aussi mettre l’accent sur la régionalisation car les emplois existent aussi en dehors de Montréal, en particulier à Québec qui est une ville qui explose sur le plan économique. Lorsque nous avons tenus la commission sur les niveaux d’immigration au Québec, plusieurs Régions sont venues nous solliciter pour expliquer leur besoin en immigration, en main d’œuvre. Elles sont prêtes à accueillir les gens. La politique de régionalisation doit donc être beaucoup plus énergique qu’elle l’est présentement, même si on comprend que, comme dans la plupart des pays, les immigrants sont d’abord attirés par les grandes métropoles.

Pour en revenir à la déclaration sur les valeurs, comment expliquez-vous que l’accent soit mis sur la francophonie, en tant que telle, et non sur des valeurs comme l’égalité, la tolérance, etc.? Est-ce que ce n’est pas confondre le moyen et la fin?

  • Nous sommes d’avis que si vous parlez la langue de la majorité vous intégrerez d’autant plus facilement ses valeurs. En toute logique, les deux vont ensemble et sont intimement liées. La francophonie est donc au cœur de nos valeurs parce que c’est elle qui permettra de les comprendre, ainsi que les « codes » de la société.
    C’est fondamental, surtout dans la perspective de cette volonté de perdurer en Amérique du Nord (nous ne sommes pas plus de 3%). Nous n’avons pas toute la diversité culturelle linguistique et culturelle de l’Europe: c’est anglo-saxon, avec toute la puissance culturelle des États-Unis juste à côté. Il faut donc trouver des moyens de perdurer. Alors, beaucoup de monde nous critiquent à ce sujet, mais ils oublient toujours ce constat. La mondialisation c’est surtout l’américanisation, ne nous le cachons pas, et les États-Unis sont juste à côté, à moins d’une heure et à 6h de voiture de New-York! Le défi est donc d’autant plus grand à relever : pour beaucoup, arriver au Québec c’est arriver en Amérique du Nord, donc c’est l’anglais…
    Alors, permettez-moi de vous témoigner de mon désaccord à l’égard des récents propos de votre Président à Québec.

Pour atteindre cet objectif de francisation, pensez-vous qu’il faille durcir les processus de sélection?

  • Je ne pense vraiment pas que ce la soit nécessaire, dès lors que l’on adopte une politique plus sérieuse que celle que je vous décrivais tout à l’heure. Nous sommes d’avis au Parti Québécois que cela prend quelques réformes au Ministère de l’immigration, mais serrer la vis ne servirait à rien. Or cas de demandes de réfugiés ou de regroupement familiaux qui sont du ressort fédéral, il est certain que la tendance restera francophone-francophile au niveau de l’immigration économique… mais encore faut-il que ces gens là y trouvent leur compte, car ce n’est pas toujours le cas, je le reconnais, sur le plan du travail ou de la reconnaissance des acquis.
    Je le répète, l’immigration c’est un contrat à deux niveaux: l’immigrant a des responsabilités, mais la société d’accueil en a aussi.

La voie de l’immigration est inéluctable pour le Québec. Différentes analysent ont démontré qu’il faudrait 300.000 nouveaux immigrants chaque année pour assurer l’équilibre…

  • Je ne crois pas à ces chiffres. On désigne là du travail au rabais et même les 45.000 immigrants annuels, nous les atteignons difficilement. Je ne crois pas que le problème réside dans le niveau de l’immigration. Nous préférons parler de stratégie plutôt que de niveau. Ce Gouvernement ne nous parle que de chiffres, mais nous préférons dire oui à un niveau de francisation plus élevé, oui à une hausse du budget pour suivre les gens qui entrent dans un processus de reconnaissance des acquis, et oui à une politique de régionalisation de l’immigration. Il est impératif de mieux organiser l’accueil avec les services de la Province, mais aussi avec les organismes communautaires, les associations d’employeurs, les ordres professionnels, les universités, etc., pour que ces gens ne perdent pas 3 ou 4 années de leur vie. Nous n’avons plus les moyens de perdre un talent.

La reconnaissance des formations est longue elle aussi: plusieurs mois pour la seule reconnaissance des diplômes obtenus hors-Québec, parfois plusieurs années pour certaines professions réglementées…

  • En fait, les ordres professionnels vont demander de mettre à jour certaines connaissances par l’obtention de certificats, mais le rôle de ces ordres n’est pas que d’agréer de nouveaux membres: leur mandat, avant tout, c’est de veiller à la protection du public. Le problème, c’est que les Universités ne proposent pas ces cours d’appoints et demandent à ce que les années soient reprises au complet. Alors vous recevez quelqu’un qui a trente ans, qui a une famille à faire vivre et qui est obligé de retourner à l’école à temps plein. Et après cela, certains employeurs ont encore des inquiétudes à l’égard de diplômes obtenus à l’étranger, sans qu’ils sachent toutes les démarches que l’immigrant a pu entreprendre pour les faire reconnaître ici. De plus, pour l’immigré non-francophone, cela prend en plus un permis de l’office de la langue française; or, seuls deux bureaux au Québec sont en mesure de le fournir.
    On le voit, le système n’est pas adapté pour aider l’immigrant qui se perd dans ce dédale administratif extrêmement complexe.

Y a-t-il des expériences de testing auprès des employeurs pour apprécier les discriminations à l’embauche?

  • Je connais une personne a qui s’est arrivé, qui a fait cela et qui a gagné devant la commission des droits de la personne. Il avait changé son nom pour “Tremblay” et il a été appelé pour l’employeur. Il n’a pas nécessairement été embauché mais a été appelé…
    Sans sortir les “gros mots”, je pense que les gens ont douté de la qualité de sa formation. À mon avis, il s’agit plutôt d’une méconnaissance et c’est à nous, en tant que pouvoir public, de parler aux associations d’employeur pour les inciter à embaucher ses travailleurs spécialisés dont le Québec a besoin. Après toutes ses démarches complexes dont on parlé, et qui, en plus, coûtent de l’argent, on a aussi à assumer nos responsabilités. Il ne s’agit pas de donner une « partie gratuite », mais de leur dire « voici le cheminement et nous allons vous accompagner… » Ce n’est ni trop exiger, ni trop offrir.

Nicolas Sarkozy a exprimé à plusieurs reprises son intérêt pour le communautarisme et le multiculturalisme à la canadienne. Pourtant, les 27 pays européens viennent d’adopter une position commune dans laquelle la langue est considérée comme l’un des trois piliers dans les politiques migratoires. Cette tendance témoigne-t-elle de la validité de votre approche linguistique de l’intégration?

  • Avec mon bureau, nous sommes en train d’effectuer un travail sur l’ensemble des pays occidentaux qui amendent actuellement leurs lois sur l’immigration et tous ces pays parlent de langue, d’apprentissage de l’histoire nationale, etc. Même l’Angleterre…
    Il n’a plus que le Canada à faire cavalier seul avec son communautarisme, quand l’Angleterre, pays du multiculturalisme par excellence, est en train d’y renoncer. Le Home office vient de déposer un projet de loi qui établit trois étapes pour accéder à la citoyenneté britannique et parmi les critères évalués il y a langue, bien sûr, mais aussi l’implication, non pas dans sa communauté, mais dans la communauté nationale. En conséquence, le Canada est de plus en plus isolé dans cette stratégie. La décision des États membres de l’Union Européenne confirme que la question linguistique doit être au centre des politiques d’immigration.

Enfin, pour conclure, nous aurions souhaité que vous nous présentiez les mesures qu’adoptera votre parti une fois aux affaires, pour répondre à cet enjeu de société alors que le Québec évolue dans une société sans cesse plus globalisée.

  • Il s’agit d’un véritable combat politique que nous devons mener afin de rapatrier tous les pouvoirs en matière d’immigration. On souhaite la souveraineté au Parti Québécois, bien évidemment, mais le rapatriement de ces pouvoirs permettrait, dans un premier temps de cesser les confusions de messages dont je faisais mention tantôt. Il s’agit là de la première bataille.
    A vrai dire, même si je n’aime pas vraiment le terme de contrat, il s’agit aussi de définir rapidement les obligations des uns et des autres, pas de juste de l’immigrant et de la société d’accueil, mais des deux. Il me semble intéressant que les deux parties s’entendent dans une démarche commune pour faciliter l’intégration.
    Troisièmement, il s’agirait de faire le ménage dans la désorganisation totale du Ministère de l’immigration. En passant, je vous souligne que quatre ministères interviennent en la matière: l’immigration, évidemment, la santé, emploi et solidarité sociale, éducation. Certes il y a un budget de 270 millions de dollars assigné à cette mission, mais il est divisé en quatre. Je défie quiconque de s’y retrouver dans tous cela. Plus tôt je vous ai parlé des cours de langue, c’est devenu un exemple classique…
    Ensuite, je vous dirai qu’en matière d’immigration, il y a un ensemble d’organismes communautaires qui ont développé une expertise extraordinaire sur laquelle il faudra s’appuyer pour aller plus en avant. Ces partenaires devront être intégrés de façon plus importante.
    Enfin, je vais me répéter, il faut entreprendre une politique énergique de régionalisation pour que les régions soient prêtes à accueillir les nouveaux arrivants, que ces derniers aient le meilleur encadrement possible et qu’ils puissent travailler très rapidement. En fin de compte, on parle de valeurs, d’apprentissage de langue, etc., mais c’est l’emploi la principale finalité. Si, les nouveaux arrivants sont obligés d’apprendre l’anglais pour gagner leur vie, ils vont l’apprendre et ce sera normal, mais notre objectif ne sera pas atteint. Il faut que les gens qui arrivent gagnent leur vie le plus rapidement possible, mais en français.
    Donc comme vous pouvez le constater, il y a encore beaucoup de travail devant nous…

 

Propos recueillis le 18 novembre 2008 par Florent Michelot au local de campagne de Martin Lemay.

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« La francophonie est au coeur de nos valeurs »

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Selon l’organisme Statistique Canada, c’est le nombre d’immigrés que le Québec devrait accueillir chaque année pour pallier la baisse ou la stagnation de sa population.

Le Québec opte pour la préservation de son identité tout en continuant d’accueillir de nouveaux immigrants

Malgré sa politique migratoire forte, le Québec vient de rompre avec le laisser-faire canadien. Le 29 octobre dernier, Mme Yolande James, Ministre québécoise de l’immigration et des communautés culturelles, a annoncé que les candidats à l’immigration devront désormais signer un document par lequel ils s’engagent à respecter les «valeurs communes» de la province. Parmi celles-ci figurent notamment le fait que «le français est [la] langue officielle» et que «les pouvoirs politiques et religieux sont séparés», la Ministre précisant qu’en cas de refus de signer cette déclaration, «la personne ne pourra pas venir». Cependant, cette déclaration signée n’aurait aucune valeur coercitive : il s’agirait donc d’une simple formalité administrative additionnelle et non pas d’un contrat. Dans ce cas, pourquoi envisager une telle procédure ? M. Martin Lemay, Député du Parti Québécois et porte-parole en matière de citoyenneté et d’immigration, s’indigne du « manque de sérieux » accordé à ce dossier et constate que l’on ne peut pas, « par contrat, dire que vous allez intégrer un ensemble de valeurs en quelques heures. Ce n’est pas aussi simple que ce que le projet de la Ministre nous présente… sans oublier qu’elle ne s’engage à rien en retour » Favorable à un rééquilibrage des rôles, le parlementaire souverainiste plaide en faveur de l’émergence d’un accord qui poserait noir sur blanc les obligations mutuelles de l’immigrant et de l’État. Ce dernier doit notamment s’engager à mieux organiser ses services d’accueil (dispositifs d’apprentissage de la langue, de reconnaissance des diplômes et des acquis, etc.) « pour que ces gens ne perdent pas 3 ou 4 années de leur vie, car nous n’avons plus les moyens de perdre un talent ».

Si la langue apparaît comme étant l’élément central du dispositif d’intégration, c’est que les québécois sont convaincus qu’il s’agit du médium à privilégier pour partager leur culture. En ce sens, la nation québécoise repose sur un ensemble de valeurs dont la francophonie est le coeur et le phénomène de globalisation les menace un peu plus chaque jour. Les conséquences sont directes pour les citoyens : il devient par exemple de plus en plus difficile de trouver un emploi unilingue francophone dans les rues de Montréal. Ce combat n’est donc pas d’arrière-garde et constitue une nécessité pour la préservation d’une société canadienne-française en Amérique du nord.

Aussi, sans rompre avec la tradition d’accueil qui fait la fierté des québécois, l’ancienne Députée du Bloc Québécois, Vivian Barbot, avait déclaré souhaiter voir émerger une politique pro-active en faveur de ceux qui choisissent « de se joindre à une nation qui a une histoire, des valeurs, une culture et un désir de vivre ensemble [pour] favoriser l’intégration de tous au sein de la nation québécoise et de préserver un espace neutre et laïc ».

En conséquence, si comparaison il doit y avoir avec les obsessions de Brice Hortefeux, elle ne peut qu’être limitée. À plusieurs reprises, Sarkozy a manifesté ses accointances à l’égard d’un multiculturalisme canadien qui fait la part belle aux communautés. En effet, il serait trompeur de croire en ses bienfaits car il ne fait qu’entretenir la passivité de l’État. La France n’est pas le Canada, et utiliser ses méthodes en ne prenant pas le fait migratoire à bras le corps est une chose que l’on ne peut plus se permettre. Le multiculturalisme peut paraître séduisant pour les libéraux de tous les pays parce qu’il est par principe assez peu « coûteux » : intégrer une communauté nationale tout en préservant sa culture, sans fournir d’effort à l’égard de sa nouvelle société d’accueil, est assez simple… Mais cette idéal ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il débouche inéluctablement sur le communautarisme le plus exacerbé, tout en fragilisant les bases d’un « vivre-ensemble » partagé et transcendant les cultures, croyances et philosophies. En outre, la prétendue politique d’intégration nouvellement mise en place en France ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans une logique d’acceptation de l’étranger (ce qui n’est pas le cas quand on voit les quotas de reconduite à la frontière), à défaut de quoi elle ne constitue qu’un outil de plus pour jeter l’opprobre sur l’immigrant. La politique « d’immigration » sarkozyste prend donc le problème à rebours.

Au Québec, même si l’objectif de stabilité économique de 300 000 immigrants est souvent contesté, il s’agit avant tout, selon Martin Lemay, de « parler de stratégie plutôt que de niveau. Jean Charest [Premier Ministre du Québec] ne nous parle que de chiffres. Plutôt que de niveau nous préférons dire oui à un niveau de francisation plus élevé, oui à une hausse du budget pour suivre les gens qui entrent dans un processus de reconnaissance des acquis, et oui à une politique de régionalisation de l’immigration ».

Il est clair que le modèle d’intégration républicaine par la convergence interculturaliste reste une option politique viable en France et ailleurs. Plus que cela il peut s’ériger en modèle de société laïque ouverte sur un XXIe siècle mondialisé. Contrairement aux Ministres français et québécois de l’immigration, il ne faut pas croire que la charge de l’intégration pèse uniquement sur l’immigrant. De la même manière que la « main-invisible » libérale est illusoire, l’intégration ne peut pas être une génération spontanée, encore moins l’oeuvre de l’esprit saint… Elle implique au contraire un effort réciproque d’acceptation de l’autre dans la communauté nationale. Cette dernière doit donc s’impliquer elle-même dans cet effort d’intégration, à commencer par ses institutions, qu’il s’agisse alors d’un État ou d’une Province.

Lettre aux Québécois qui n’ont jamais rempli une demande d’immigration

À lire dans l’édition d’aujourd’hui du quotidien Le Devoir, le texte de Thierry Pardo, Agent de recherche à l’UQÀM

Cher peuple québécois que j’aime et que je respecte au point d’avoir sciemment choisi de venir vivre parmi vous… Je voudrais vous faire partager le témoignage d’un immigrant. Je ne suis pas pakistanais, ni syrien non plus, je suis français. [...]

Passons les habituelles radiographies des poumons, extraits de casier judiciaire, sommes d’argent à posséder… Le Québec exige pour s’installer dans la province un Certification d’acceptation du Québec. Pour l’obtenir, entre autres formalités, nous devons raconter ce qu’ont été nos dix dernières années (périodes de travail, de maladie, de chômage, voyages…) sans omettre une seule journée. Sacré défi! Il faut bien sûr mentionner les diplômes, les formations, etc., à la suite de quoi, si tout cela est beau, nous recevons le fameux certificat.

Naïveté, quand tu nous tiens…

[...] Ne voilà-t-il pas que maintenant, on suspecte, par méconnaissance et a priori, mes valeurs. Je précise bien par méconnaissance, car quel Québécois sait que le Parlement turc abritait déjà plusieurs femmes députées quand les Canadiennes n’avaient pas encore le droit de vote? Qui se souvient que l’Inde ou le Pakistan avaient des femmes au poste de premier ministre quand au Québec la parité dans la représentation politique n’est encore qu’une chimère? Hérouxville aurait-il eu gain de cause?
Question de valeurs

Peuple québécois que j’aime, vous valez mieux que ça. Pourquoi suspecter a priori les valeurs des peuples qui ont vu naître dans leurs entrailles des Gandhi, Confucius, Averroès, Rousseau… De quel piédestal faut-il regarder le monde pour en arriver là? Allons, mes amis québécois, laissez le complexe de supériorité aux Anglais, aux États-uniens ou aux Français. Ne vous laissez pas aller à cette facilité-là et songez que les gens qui débarquent à Dorval et qui forment l’immigration que le Québec appelle de tous ses voeux pour répondre à ses besoins ont souvent tout quitté, tout vendu s’ils avaient quelque chose à vendre, ils ont dû convaincre leur famille, expliquer aux grands-mères que c’était sans doute la dernière fois qu’elles voyaient leurs petits-enfants… Ces gens-là sont arrivés gonflés de l’espoir d’une vie meilleure. [...]

À lire dans son intégralité à cette adresse

Bien que nous ne partageons pas l’essentiel du propos reproduit ici, nous considérons qu’il apporte un regard juste sur l’ajout d’une nouvelle procédure dans le processus d’immigration. Cependant, il est tout à fait réducteur d’assimilier cet engagement à une quelconque percée de l’intolérance digne d’Herouxville.

Les immigrants devront respecter les valeurs des québécois

Mme Yolande James a annoncé, hier, que les candidats à l’immigration au Québec devront désormais signer un document par lequel ils s’engagent à respecter les«valeurs communes» de la province du Québec. 

«Ils affirmeront vouloir vivre dans le respect de ces valeurs en signant une déclaration formelle», a indiqué la ministre québécoise de l’Immigration et des Communautés Culturelles.

Parmi les «valeurs communes du Québec» que s’engageront à respecter les 45.000 immigrants chaque année, figurent notamment le fait que «le français est (la) langue officielle», le fait que «les femmes et les hommes ont les mêmes droits» et le fait que «les pouvoirs politiques et religieux sont séparés». La Ministre a déclaré qu’en cas de refus de signer cette déclaration, «la personne ne pourra pas venir». Cependant, cette déclaration signée n’aurait aucune valeur coercitive: il s’agirait donc d’une simple formalité administrative additionnelle et non pas d’un contrat.

Regrettant que ce document n’est aucune valeur opposable, le Député péquiste Martin Lemay, porte-parole en matière de de citoyenneté, décalre au Journal de Montréal que «le gouvernement a voulu s’enlever une épine du pied à quelques jours du déclenchement d’une campagne électorale, mais la vérité est que tout ça sera à rediscuter après les élections». «C’est cynique et ridicule», a-t-il ajouté.

Pour plus d’inforamtion, voir sur le site du Ministère de l’Immigration et des Communautés Culturelles:

Communiqué

Multiculturalisme et société québécoise: un impossible mariage ?

Le Bloc québécois profite de la présente campagne électorale pour réaffirmer sa revendication de soustraire le Québec de la Loi sur le multiculturalisme canadien. Cette demande a été reformulée hier (lundi 22/09/08) par deux députés bloquistes de Montréal, Vivian Barbot (Papineau) et Thierry St-Cyr (Jeanne Le Ber).

Les deux députés sortants ont exhorté Ottawa à faire preuve de cohérence après la reconnaissance de la nation québécoise dans un Canada uni. Ils ont donc demandé aux partis fédéralistes de donner à la province le moyen de défendre et de promouvoir sa langue et sa culture, comme il l’entend.

Thierry St-Cyr a ensuite précisé cette idée: “puisqu’ils sont infiniment minoritaires sur le continent nord-américain, les Québécois ont besoin d’une politique d’intégration plus proactive que cette politique du multiculturalisme, contre-productive, qui encourage chaque communauté à vivre en vase clos plutôt que de venir enrichir la nation québécoise en s’y intégrant.

Viviane Barbot a conclu en développant le concept d’intégration des nouveaux immigrants. “[Ils choisissent] de se joindre à une nation qui a une histoire, des valeurs, une culture et un désir de vivre ensemble. En encourageant les nouveaux immigrants à se greffer à ces valeurs communes, le Québec leur permet de prendre une part active au développement de la société tout en enrichissant celle-ci [et cela] afin de favoriser l’intégration de tous au sein de la nation québécoise et de préserver un espace neutre et laïc”.

Cependant, si on s’intéresse au cas français, on sait que le politique d’intégration n’est pas aussi aisée à faire prendre corps au quotidien, et les accointances de Nicolas Sarkozy pour le multiculturalisme canadien en est un révélateur. Remettre en cause cet idéal n’est ni inexplicable ni inévitable. Cela demeure néanmoins une évidence quand on sait les difficultés rencontrées en France, notamment dans certains quartiers de banlieues. Et puis, force est de reconnaître que le multiculturalisme a cela de séduisant qu’il est assez peu “coûteux”: appartenir à une communauté nationale tout en conservant sa culture, voire en l’entretenant, sans fournir d’effort à l’égard de sa nouvelle société, est assez simple… mais cette idéal ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il débouche inéluctablement sur le communautarisme le plus exacerbé, tout en fragilisant les bases d’un “vivre-ensemble” partagé et transcendant les cultures, croyances et philosophies. Relisons ces quelques mots de Pierre-André Taguieff, Directeur de recherche au CNRS dans un ouvrage au titre évocateur “La République enlisée“…

Le multiculturalisme politique – ou la politique des identités – se fonde sur un principe fondamental, celui du respect inconditionnel du “droit à la différence” des communautés minoritaires, présumées victimisées, et revendiquant le droit de vivre et de penser selon leurs valeurs et leurs normes identitaires respectives. Le multiculturalisme politique constitue donc, au sens strict, un modèle de société multicommunautaire, qui s’oppose sur l’essentiel au modèle républicain de la nation marquée par l’idéal régulateur de l’intégration et par le principe de laïcité. Il favorise enfin la coexistence de communautés à base ethnique, linguistique ou religieuse, aux valeurs et aux normes différentes, voire incompatibles entre elles. Ces communautés de divers ordres risquent d’entrer en conflit, soit par le choc de leurs croyances respectives, soit par la quête de leurs intérêts respectifs. L’espace public risque ainsi de se transformer insensiblement en espace conflictuel.

Il est est clair que le modèle d’intégration interculturaliste est encore une option viable. Plus que cela il peut s’ériger en modèle de société visionnaire, ouverte sur un XXIe siècle mondialisé. Il ne faudrait cependant pas croire que la charge de l’intégration pèse uniquement sur l’immigrant. De la même manière que la “main-invisible” libérale est illusoire, l’intégration ne peut pas être une génération spontanée, encore moins l’œuvre de l’esprit sain… Elle implique au contraire un effort réciproque d’acceptation de l’autre, de “l’étranger”, dans la communauté nationale. De cela découle l’idée que cette dernière doit s’impliquer elle-même dans cet effort d’intégration, en particulier au travers de ces institutions, qu’il s’agisse alors d’un État ou d’un Province. Et cela passe notamment par une diffusion pro-active de ses valeurs fondamentales.

En somme, on pourrait émettre l’hypothèse d’un parallélisme entre le traitement interculturaliste de l’immigration et l’interventionnisme économique: en ce sens, le système d’intégration nationale serait au multiculturalisme ce que l’État-providence est à la déréglementation libre-échangiste.