La France doit rester garante du libre choix des québécois

Article reproduit dans l’édition du 23 octobre 2008 du quotidien québécois
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Reproduit également le 05 novembre 2008 sur la page internet Libres-échanges du quotidien français
L'Humanité

Dès le 04 avril dernier, le quotidien québécois Le Devoir annonçait la fin prochaine du « ni-ni » dans la diplomatie française à l’égard du fait québécois. Comme il fallait s’y attendre, la courte visite de Nicolas Sarkozy à la Province du Québec aura été un symbole fort de la redéfinition de la nouvelle donne diplomatique française.

Initiée par le Ministre gaulliste Alain Peyrefitte en 1977, la politique étrangère française en matière de relations Québec-Canada était basée sur la formule de la « non-ingérence, non-indifférence ». Derrière cette formule, il était d’usage de voir la France consentir à ne pas s’immiscer dans le débat interne canado-québécois, tout en acceptant d’« accompagner » le Québec s’il choisissait l’indépendance dans une démarche démocratique.

Or, vendredi dernier, Nicolas Sarkozy est sorti du placard pour dévoiler ses véritables intentions sur la question québécoise. Par ses déclarations, le président français a officiellement abandonné cette doctrine: de facto, il renié le principe de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes en s’ingérant dans le débat sur l’avenir du Québec aux côtés des fédéralistes canadiens.

En présence du Premier Ministre conservateur Stephen Harper, il s’est même permis cette sortie surprenante en conférence de presse: « J’ai toujours été un ami du Canada. Parce que le Canada a toujours été un allié de la France. Et franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde a aujourd’hui besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ».

Parce que nul ne peut dicter la destinée d’un peuple

En 1967, le Président De Gaulle, de la mairie de Montréal, a lancé son célèbre « vive le Québec libre ». Libre de quoi, le Général ne l’a pas dit. Dans tous les cas, le gouvernement canadien de l’époque dénonça l’ingérence étrangère dans les affaires politiques internes du pays, et le Président quitta précipitamment le pays. D’autres, au contraire, y ont vu le salutaire appui à leur quête d’indépendance.

41 ans après, ces quatre mots pèsent toujours lourds dans le débat sur la souveraineté au Québec, et certains y voient justement la caution historique au changement de cap de Nicolas Sarkozy. S’il faut interpréter cette illustre affirmation comme une ingérente marque d’appui au mouvement souverainiste, rien n’interdirait, dès lors, l’actuel Président français de modifier sa vision de nos relations diplomatiques.

Plus justement, l’ancien Premier Ministre québécois René Lévesque, dans ses mémoires, interprétait ce propos comme rien d’autre qu’une offre de service: « comme ses successeurs le firent par la suite, chacun dans son style, il ne s’engageait à nous accorder, le cas échéant, que l’appui que nous aurions nous-mêmes demandé. [Or,] rien ne me semblait moins indiqué que tel recours à la caution extérieure, si prestigieuse fût-elle ».

En clair, considérer les propos de Charles De Gaulle comme le pêché originel de la diplomatie franco-québécoise est une erreur fondamentale de jugement: ni lui, ni les dirigeants souverainistes n’ont souhaité considérer la France comme un soutien à la cause indépendantiste.

Dans la même optique, contrairement à ce que rapporte nombre de médias, il est tout à fait injuste de voir de l’aigreur dans les propos de l’ex-Premier Ministre Parizeau. Lui qui avait collaboré avec l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing pour aider le Québec à proclamer son indépendance juridique en cas de victoire au référendum de1995, dénonce avec pertinence l’ingérence de Nicolas Sarkozy pour son « jugement très anti-souveraineté du Québec ». Plutôt que de reconnaître l’inaliénable droit des peuples à l’autodétermination, le Président français a préféré s’exprimer en sa défaveur. En ce sens, Nicolas Sarkozy s’est donc permis de préjuger d’une cause qu’il n’a pas à apprécier.

La doctrine qui se dégage de ses quelques jours au Québec, c’est celle des cosmopolites radicaux qui combine merveilleusement l’individualisme le plus absolu au supranationalisme. Il n’y a donc rien de surprenant de voir que Nicolas Sarkozy, déjà séduit par le multiculturalisme canadien, se retrouve dans l’idéal libéral de l’ancien Premier Ministre Pierre Eliott Trudeau. La liberté républicaine positive, celle qui repose sur le sentiment d’appartenance et la participation à une communauté libre et autonome, n’a pas les grâces du Président Sarkozy. Celui-ci préfère certainement s’en remettre à la liberté négative des libéraux individualistes: le premier droit du citoyen serait alors de limiter les possibles entraves de l’Etat et des autres individus, avant même de pouvoir se prononcer en tant que peuple sur son sort.

… il est nécessaire de préserver nos liens de confiance avec le Québec

Pour la cause indépendantiste, l’ami de Paul Desmarais est d’ores et déjà considéré pour ce qu’il est: un opposant.

Mme Royal, au cours de la dernière campagne présidentielle, avait dignement déclaré que, « comme dans toute démocratie, le peuple qui vote est souverain et libre. Et donc les Québécois décideront librement de leur destin, le moment venu, s’ils en sont saisis ». Nous savons, par ailleurs, que cet avis est partagé par une large frange de la classe politique française. Aussi, ceux qui croient toujours en la doctrine diplomatique de l’accompagnement du Québec sur le chemin qu’il voudra bien choisir doivent désormais s’exprimer, à défaut de quoi ils cautionneront par leur silence la vision sarkozienne du Québec dans un Canada uni.

Cependant, la France ne doit pas oublier qu’un tel abandon pourrait être lourd de sens pour l’avenir des relations avec le Québec. Il va sans dire que le lien qui uni la France et la province québécoise a quelque chose de viscéral; mais, aussi naturel soit-il, il n’en est pas moins fragile. L’hypothèse d’un Québec indépendant n’est pas à exclure: n’oublions pas qu’en 1995, seulement 54 288 voix avaient séparé les tenants du Oui de ceux du Non. Aussi, dans ce contexte, le mouvement national québécois n’a donc plus nécessairement intérêt à privilégier ce rapport à la France. On pourrait alors envisager que des liens aussi forts, et peut-être encore plus symboliques, pourraient être noués avec d’autres démocraties européennes naissantes, au détriment de son allié historique.

Inconsciemment, le Président Sarkozy a fait la preuve qu’il était temps, pour le mouvement souverainiste québécois, d’engager des relations avec d’autres pays que la France. Quoi qu’il en soit, comme le souligne le Réseau de Résistance du Québec, si l’indépendance du Québec doit se réaliser, elle se fera avec ou sans M. Sarkozy, et avec ou sans la France. Si le premier a clairement abandonné le Québec à son sort, il reste à espérer que la seconde ne le fera pas… À mettre toutes ses billes sur Paris, le Québec prend conscience du risque de perdre la mise.

Et puis, loin des réflexions binaires de Nicolas Sarkozy, il est faux de croire que le contentieux Canada-Québec oppose exclusivement fédéralistes et souverainistes. L’actuel Premier Ministre libéral du Québec, Jean Charest, pourtant connu pour son fédéralisme, s’est suffisamment répandu en critiques à l’égard de l’assymétrie de certaines relations fédération-province, pendant la récente campagne éléctorale fédérale, pour s’en rendre compte. Le contentieux en question opposerait donc invariablement l’Etat du Canada à la Province du Québec, que ses représentant soient autonomistes, souverainistes voire fédéralistes.

Depuis le traité de Paris de 1763 cédant (entre autres) le Canada à la Grande-Bretagne, le Québec a préservé son identité envers et contre tout et surtout sans l’aide de la France. Il serait donc présomptueux de croire que la relation France-Québec puisse supporter toutes les atteintes. Pour ne pas hypothéquer un avenir que tout le monde souhaite commun, et quel que soit l’avenir du Québec, la France devra respecter scrupuleusement le choix des québécois dans la conduite de leur destin.

* Edition de l’article le 23 oct. 2008: Par notre faute, la reproduction de cette analyse dans le quotidien Le Devoir ne mentionne pas l’article du RRQ utilisé comme source dans l’élaboration de ce billet. Aussi, nous tenons à témoigner de notre bonne foi et nous présentons toutes nos excuses à ses auteurs.

Les 40 ans du Parti Québécois

À la manière de son émission de télévision populaire “Point de Mire”, René Lévesque nous explique pourquoi et comment il a décidé de fonder le Parti Québécois.

Logo du PQ en 1968Pour souligner l’anniversaire du parti souverainiste, revenons sur les conditions de sa création… Il y a 40 ans, s’ouvrait, pour 3 jours, le Congrès de fondation du Parti Québécois (PQ). Né de la fusion, le 14 octobre 1968, du Mouvement Souveraineté-Association (MSA) de René Lévesque et du Ralliement National (RN) de Gilles Grégoire, il est le fruit d’intenses négociations entre les chefs des trois principaux mouvements politiques indépendantistes durant une bonne partie de l’année 1968.

Logo du PQ en 1985Si le mariage entre le MSA et le RN se conclut rapidement, au cours de deux rencontres tenues à Montréal en juin 1968, en revanche, la convergence entre René Lévesque et le Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (RIN) de Pierre Bourgault se heurtera à plusieurs difficultés.

Logo du PQ en 2007L’intransigeance du RIN sur l’unilinguisme français d’un Québec souverain, son socialisme économique et la manifestation violente du défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Montréal en 1968 excluent pour Lévesque toute possibilité de fusion avec le RIN. Il accepte cependant que les militants rinistes s’inscrivent à titre individuel au nouveau parti politique, ce qui était déjà le cas.

C’est donc lors de son congrès de fondation du 11 au 14 octobre 1968 au Colisée de Québec que les militants (près de 15.000 citoyens sont déjà membres!) ratifient les quatre grandes orientations fondamentales du parti, telles que proposées en août :

  • création d’un État souverain de langue française ;
  • instauration d’une authentique démocratie ;
  • reconnaissance des droits scolaires de la minorité anglophone ;
  • association économique avec le reste du Canada.

Congrès du PQRestait la question du nom à donner au nouveau parti. René Lévesque appuyait l’utilisation d’un nom qui utiliserait le mot « souveraineté ». Cependant, Gilles Grégoire, avec la complicité d’anciens rinistes, réussit à obtenir des organisateurs l’ajout d’une ligne blanche sur le bulletin de vote distribué aux délégués. L’appellation Parti québécois se classe parmi les trois finalistes. Il est finalement ratifié par le congrès au deuxième tour de scrutin, après un vote à main levée. Cette épisode est décrit avec malice par René Lévesque dans ses mémoires « J’aurai préféré qu’on baptisât le parti d’un nom descriptif, tel le Parti souverainiste ou encore PSA. [Mais] Gilles Grégoire, s’affairait en coulisse à nous imposer son choix. Il y parvint sans peine et je n’eus plus qu’à m’habituer à cette appellation de Parti québécois que je ne continuerai pas moins à trouver plutôt présomptueux ».

Deux semaines après le congrès de fondation du PQ, le 26 octobre 1968, Pierre Bourgault et André d’Allemagne proposent la dissolution du RIN et recommandent aux membres de leur formation politique d’adhérer à la nouvelle coalition souverainiste…

Je vous invite à consulter cette vidéo du discours et de la conférence de presse de R. Lévesque, au Congrès de 1968. Ces propos restent d’une actualité et d’une pertinence percutante au sujet de l’action politique démocratique.